Quelles raisons peuvent pousser un protestant à lire les Pères de l’Eglise? Quels fruits peut-il retirer de leurs textes?

 

On sait que poser cette problématique ne va pas dans un naturel réflexe réformé, car dans son désir de soumission, sans médiation, à l’autorité de la Bible, à la Sola Scriptura en tant que source et norme de foi, le huguenot risque de trop discréditer la « Tradition » de l’Eglise. Or, aucun homme ne peut se couper totalement de son passé sous peine de renier son identité. Dans cette perspective, le passé n’est pas mort, sa sève nous nourrit encore; bien sûr, il faut distinguer l’essentiel de l’accessoire, rejeter la paille et engranger le blé.

 

Mais le protestant, homme de dialogue immédiat avec l’Ecriture, doit ne pas oublier qu’il y a, entre la Bible et nous, une épaisseur historique.

 

Mais le protestant, homme de dialogue immédiat avec l’Ecriture, doit ne pas oublier qu’il y a, entre la Bible et nous, une épaisseur historique.

Le refus de principe d’accorder aux Pères une valeur normative n’implique aucunement la négation de leur autorité. Cette dernière est simplement relativisée car soumise au critère de la sainte Ecriture.

Ainsi donc, nous irons, par ces lignes, à la recherche de quelques raisons qui peuvent nous pousser à lire les Pères de l’Eglise encore aujourd’hui.

A) Les Pères sont nourris de l’Ecriture

Ils nous aident à lire l’Ecriture et à pénétrer les richesses de la Révélation. Ils ont une étonnante connaissance de l’Ancien Testament. Les Pères font leur le mot de Jérôme: « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ. »

Qu’il s’agisse des catéchèses – l’enseignement très simple pour la formation des catéchumènes –, des homélies ou des commentaires, des traités comportant des élaborations d’ordre philosophique ou théologique, des écrits apologétiques en vue de contrecarrer, de réfuter les hérétiques, ces élaborations s’appuient toujours, avant tout, sur l’Ecriture. Le remarquable, c’est que cet enseignement des Pères, tout en se situant en continuité avec l’Ecriture abondamment citée, dépasse la seule lettre grâce à cette intelligence que donne l’Esprit saint dans l’Eglise. C’est particulièrement lumineux chez un homme comme Irénée de Lyon. Il se méfie de la spéculation, car il en constate les excès dans la pseudo-gnose. C’est pourquoi il est habité du souci de se rattacher à la tradition – transmission des apôtres. Mais s’appuyant sur l’Ecriture, il en a une pénétration lui permettant de choisir des axes de lecture, de faire jaillir du texte son sens profond.

Non seulement les Pères nous stimulent par leur exemple à lire et à méditer la Bible, mais ils nous aident par leurs écrits à approfondir l’enseignement de l’Ecriture.

Pour ne donner que quelques exemples, il est certain que quand on relit la première épître de Jean par-dessus l’épaule d’Augustin, grâce à son commentaire, on y perçoit toutes sortes de richesses (on pourrait dire la même chose de ses commentaires des Psaumes qui sont absolument magnifiques).

Notre saisie du sens de l’Ecriture se trouve enrichie grâce à la fréquentation des Pères. Qu’il s’agisse du sens littéral, auquel notre sensibilité moderne est accoutumée1, ou qu’il s’agisse du sens allégorique qui n’est pas forcément à dédaigner, quand on a lu un peu Origène ou Grégoire de Nysse dans leurs commentaires des livres de l’Exode ou des Nombres, avec tout ce qu’ils évoquent du cheminement spirituel de l’âme, les textes reçoivent une profondeur incomparable. Dans ce domaine, c’est une question d’expérience à faire.

B) Les Pères ont une vision unifiée du mystère chrétien

Chez eux, tout consonne et converge. La pensée des Pères est vraiment centrée sur le cœur même du message chrétien, à savoir le mystère trinitaire, l’incarnation du Sauveur, l’Eglise – communion dans l’Esprit saint.

Avec les Pères, nous sommes d’emblée confrontés avec les grandes perspectives théologiques (trialogiques, diraient les orthodoxes), à savoir la théologie trinitaire, christologique, pneumatologique, ecclésiologique et eschatologique. Bref, toutes ces grandes perspectives qui sont proclamées dans les grands symboles de foi: celui dit des apôtres et, surtout, celui de Nicée-Constantinople. Ces grands thèmes que l’on retrouve célébrés dans les anaphores – la prière eucharistique dans l’Eglise d’Orient, par exemple dans le rite byzantin, l’anaphore de Jean Chrysostome – de l’Eglise d’Orient.

Les Pères ont une vision unifiée, parce qu’elle vient avant les développements qui ont parfois morcelé la présentation du mystère chrétien. Ainsi, lorsqu’ils parlent de justice sociale ou d’assistance aux pauvres, Basile ou Jean Chrysostome ont le souci de rattacher leurs enseignements aux commandements d’amour du Seigneur, bien sûr, mais également à la dignité de l’homme comme image de Dieu. Et ces liens ne sont pas artificiels ou plaqués; il s’agit vraiment de l’enseignement social reçu comme une conséquence même du mystère chrétien. On pourrait prendre d’autre exemples encore; je pense à Maxime le confesseur dans son Discours ascétique: l’ascèse est vraiment resituée dans l’économie du salut, elle prend une dimension tout autre parce qu’elle s’inscrit dans le cadre de la restauration de l’image de Dieu en l’homme.

C’est là une chose que nous avons à goûter chez les Pères: cette manière d’aborder le mystère chrétien sous ses différents aspects, mais d’une manière profondément unifiée. Nous avons à les rejoindre.

C) Chez les Pères, il n’y a pas de séparation entre doctrine et spiritualité

Ils nous apprennent à maintenir l’unité entre les deux. Pour ne parler que de l’Eglise latine, l’Occident médiéval a connu, tardivement, une sorbonisation de la théologie qui a abouti à une certaine séparation entre doctrine et spiritualité. La scolastique latine a introduit dans la théologie l’usage de la dialectique. Il suffit de prendre connaissance des débats entre Abélard et Bernard pour mesurer combien cette entreprise risquée a été, au XIIe siècle, très controversée. La scolastique a, certes, porté des fruits admirables. Qu’on pense à Thomas d’Aquin ou à Bonaventure! Pourquoi? Parce qu’il y a chez eux un sens du mystère et un génie qui leur ont permis de se servir de la dialectique comme d’un instrument, sans se laisser asservir par elle. C’est important de pouvoir maîtriser l’instrument dont on se sert. Il s’en est suivi un authentique progrès de la réflexion théologique. Mais aux XIVe et XVe siècles, cette introduction de la dialectique a abouti à des résultats déplorables. Il existe un adage scolastique qui dit corruptio optimi pessima: la corruption de ce qui est le meilleur engendre le pire! Avec cette période de la fin du Moyen Age occidental, on assiste à une certaine séparation entre la théologie et la spiritualité. Je dis bien « séparation ». Je ne critique pas la distinction entre les deux; elle est légitime. C’est la séparation qui est néfaste.

Quel a été le résultat? La théologie, d’une part, s’est développée comme une sorte d’en-soi devenant une construction intellectuelle, rationnelle, extrêmement spéculative, plutôt desséchée et, d’autre part, la spiritualité coupée de ses bases doctrinales a souvent viré dans ce qu’on a appelé la devotio moderna, dans une dévotion intimiste, dans un quiétisme sentimental.

Chez les Pères, il n’y a pas ce divorce. Pour les Pères, le mystère trinitaire n’est pas seulement objet de foi proposé à notre intelligence croyante, il est vraiment le mystère d’une communion de personnes divines, dans laquelle nous devons entrer et vivre.

C’est le dogme vécu au point que la vie chrétienne est trinitaire ou elle n’est pas. Il suffit de penser à Grégoire le théologien, Grégoire de Nazianze, qui est non seulement le théologien de la Trinité mais le chantre de la Trinité! Il va jusqu’à dire: « ma Trinité ».

Un autre exemple pris, cette fois, en Occident: Augustin dans son Traité sur la Trinité. Il faut voir comment son effort intellectuel est sous-tendu par une sorte de quête spirituelle qui se développe tout au long du traité. La fin du livre 15 est absolument magnifique. Il en arrive à constater que toutes les analogies qu’il a pu découvrir restent bien en-deçà du mystère trinitaire. Et il attend la vision bienheureuse pour pouvoir enfin connaître ce mystère. Il y a vraiment un lien entre théologie et spiritualité, théologie et prière. Il y a une intégration de la vie spirituelle dans la réflexion théologique.

On pourrait citer, ici, le mot d’Evagre le Pontique2 – un homme devenu moine durant la deuxième moitié du IVe siècle: « Est théologien celui qui prie vraiment »3. Avec la réciproque: celui qui prie vraiment est théologien.

Il y a vraiment continuité vitale, profonde, entre le mystère cru et révéré par la foi, le mystère proclamé et célébré dans la liturgie et le mystère intériorisé dans la vie spirituelle de chacun.

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